Marketing et télémarketing : extension du domaine de la drague (1)

« Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la  » loi du marché « . », écrivait Michel Houellebecq dans « Extension du domaine de la lutte ».

LE MARKETING RESSEMBLE A LA DRAGUE

Quelque part, le marketing ressemble à la drague, dans la même économie de marché.  C’est triste, c’est gris, c’est nauséeux – en gros, c’est l’économie libérale vu par la lorgnette de Houellebecq, quoi.

Et le marketing est macho. Encore aujourd’hui – oui, parfaitement.

Depuis les « booth babes » des Salons de l’Auto jusqu’à l’apologie du viol par le très chic Dolce & Gabbana ou les pubs pour jeans Calvin Klein en passant par l’humour lourd façon Sixt et son « Oui, nous louons aussi aux femmes » ou par le très subtil « Il faut pomper pour que ça gicle… Le plaisir vient en astiquant » des liquides vaisselles du BHV (non, ce n’est pas une blague…) et par la cible (trop) bien connue de la « ménagère de moins de 50 ans », son machisme est un fait indéniable.

 

Apologie du gang bang signée Calvin Klein

 

 

Alors, qu’en est-il de sa « drague » ? Du rentre-dedans à la séduction, du rire lourd à l’autodérision, voire l’indifférence calculée, de l’étalage des biscoteaux à l’approche par paramétrages,  du « mate-moi » à la « phase découverte », a-t-on évolué tant que ça ?

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En quelques portraits-caricatures, nous ferons le tour des techniques les plus connues (et les plus enseignées) de hameçonnage…  et interrogerons ce que pourrait être, dans une ère autre, pas si lointaine, le tissage de liens plus forts, authentiques, entre les clients (ou futurs clients) et « leurs » marques.

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  1. La stratégie Rocco

Oui. Je parle bien de « ce » Rocco-là. Le Gonzo façon marketing. Qu’importe que tu veuilles acheter ou non, qu’importe tes besoins, tes préférences, ton désir du moment, ton budget actuel, tes attentes, ou que tu ne fasses que passer – Rocco t’a vu et, comme Jules César en 47, il vainquera.

Tu as vu mon aspirateur ? Tu en as envie, je le sens. Ouvre ton portefeuille et il est à toi. De même que la partenaire, pour Rocco, se réduit à son entrejambe, le client du Rocco vendeur se réduit à un levier d’achat. Trouve son point G et attaque !

Le Rocco, on le trouve encore sur les marchés – et les Marchés avec majuscule. C’est celui qui, goguenard, exhibe devant tous son matos et, si tu as le malheur de t’attarder ne serait-ce qu’une seconde, te saute dessus.

Fier de ses années d’expérience, il se vantera devant qui veut l’entendre (ou pas, qu’importe) que mama mia, il a le feeling, pour ce genre de choses !

Et rien ne le fera renoncer. Son droit de vente est presque un droit de cuissage. Vous n’êtes pas d’accord ? Il poursuit tout de même ! Ce genre d’hommes a un chiodo fisso in testa (traduisez : un clou enfoncé… dans la tête, hé, que croyez-vous… ou comme le disait si bien Nicole : What did you expect (psshh) ?).

Si vous dites « non », c’est que vous êtes d’accord… au moins pour passer au point suivant.

Et si le Rocco pur et dur (excusez-moi, c’était facile) est en voie de disparition dans les formations marketing – n’est-il pas le passé, la force de vente brute, le rentre-dedans du temps des dinosaures, le troussage façon grand-papa ? – il reste, de son esprit obtus, quelque chose : ce qu’on appelle le « traitement des objections ».

En gros, ça relève du viol, verbal qu’importe… même vocabulaire, même esprit. Si tu n’en veux pas, c’est que t’en veux encore. Tu dis non, mais c’est qu’au fond, mon cher petit prospect, tu penses oui. Et tu n’attends qu’une chose : que je te le démontre sans que ton refus me démonte.

Traiter les fameuses « 3 objections » fait partie de la trousse d’outils de tout « bon » télémarketeur, et de tout vendeur, encore maintenant. Au télévendeur, dans de grandes structures (et dans de moins grandes), on explique encore que, tant que 3 objections n’ont pas été « traitées » (c’est-à-dire tant qu’on ne s’est pas acharné 3 fois de suite malgré 3 tentatives, timides ou violentes, de rebuffades), alors on y va, on tente, on retente, on retente encore, on ne lâche pas. Si possible avec la même ardeur, et le grand sourire de vente inaltérable. Coups de boutoir et émail diamant.

Irene Zeilinger- Non c’est non

Oui, le Rocco est en voie d’extinction, peut-être pas à court, mais à moyen terme.

Néanmoins, tapez sur Google (ou plutôt Lilo ou Ecosia – autant le jouer fair) « traitement des objections », et contemplez les reliquats de la grande pornocratie de la vente de force. Le client qui objecte n’aurait juste, en fait, « pas compris », ou ne résisterait que « par principe » ou même n’attendrait que de « savoir plus ». Le « rassurer » (allez, lubrifions) pourrait suffire.

Consternant ? Oui. Comme cette forme de drague. Primaire. Harceleuse. Lourde. Insistante. Passéiste – heureusement.

Mais elle existe. Fait encore son chemin. Et survit.

La tour Agbar à Barcelone

Ses points positifs ? On voit venir le Rocco, en général. Comme la Tour Agbar de Barcelone.

Son défaut majeur ? On a bien du mal à s’en défaire. Contrairement aux monuments phalliques, ancrés solidement dans le sol, le Rocco a l’esprit de la « conquête ». Et une fois lancé… il poursuit.

  1. D’Aldo à Julio : de la stratégie de l’exhibition à celle de la chansonnette qui charme…

Pour lire la suite (« La stratégie Aldo »), c’est par ici !

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