Lettre d’amour et de rupture d’un expatrié à la France

Introduction éditoriale d’Etik Mag :

Tribune Etik offre une parole libre autour d’un questionnement éthique à un invité, chaque mois. Les résultats du premier tour des Élections Présidentielles 2017, en France, ont laissé beaucoup dans l’hébètement, la tristesse, la consternation. Pour beaucoup d’associations, de mouvements citoyens, de pages Facebook, de profils sociaux, ces élections ont été l’occasion d’une sortie de la neutralité qui semblait de mise, jusque-là. Pas uniquement pour refuser le choix de la haine et du racisme, ce qui, pour tout mouvement à vocation de fraternité, d’égalité, et attaché à la démocratie, va de soi, mais aussi pour questionner le choix « bulldozer » de l’économie ultra-libérale – et des victimes qu’il fait en chemin. La vision d’Albedo, confiée depuis le Canada, nous a semblé intéressante.

tribune-etik-megaphone-petit


Introduction par l’auteur :

Je m’appelle Albedo et je vis au Canada depuis maintenant plus d’un an.
Malgré mon éloignement j’ai suivi avec attention, parfois avec consternation, la campagne de l’élection présidentielle de 2017.
J’ai écrit ce texte le lendemain du premier tour. Je me souviens avoir ressenti une intense déprime, tant le choix qui m’était proposé ne correspondait à aucune de mes aspirations. C’est pour cette raison que j’ai choisi de m’adresser directement à la France, comme si elle était une personne.
Pour lui dire ce que je pensais de son choix. Sans colère, sans ressentiment. Juste pour lui exprimer les émotions qui me traversaient sur le moment : déception, bien sûr, mais aussi espoir, compréhension. Et un immense amour.
Bien sûr, je suis soulagé qu’elle n’ait pas fait un plus mauvais choix encore à l’issue du second tour. N’allez pas croire en lisant ces lignes que je place les deux finalistes sur le même niveau. L’un défend simplement un modèle de société que j’estime à bout de souffle, tandis que l’autre n’a que le racisme, la mesquinerie et la violence pour projet.
J’aimerais que ce texte vous aide à comprendre que la rancœur ne doit pas guider nos actes. J’ai été déçu du choix que mon pays avait fait, certes, mais je n’ai jamais cessé de croire en lui pour autant. Et je ne veux pas qu’on puisse croire qu’il s’agit là d’un rejet.
 
 

Lettre d’amour et de rupture à mon pays

Mon beau pays,

Tu viens de faire un choix que je n’approuve pas.

Tu as cédé aux sirènes médiatiques qui t’ont seriné depuis des semaines qui était le bon candidat, celui qui allait incarner ce changement que tu désires tant.

Ils ont fini par te convaincre qu’un visage jeune était forcément symbole de renouveau.

Et, cependant que ta face sombre s’enfonçait toujours plus bas dans la mesquinerie et la peur, tu as cru qu’un banquier d’affaire allait être le rempart contre ce côté obscur dont tu as honte.

Mon beau pays, tu as eu tort.

Tu avais pourtant l’occasion de changer en profondeur, de mettre fin à ce statu quo qui te paralyse. Tu aurais pu décider de reprendre ton destin en main, de ne plus le confier à des représentants qui se moquent bien de tes espoirs, de ton bien-être, de ta jeunesse.

Encore une fois dans ta longue histoire, tu as pris peur. On t’a montré ta propre liberté, et tu en as été terrorisé. On t’a proposé de quitter une enfance rassurante et confortable, pour venir t’aventurer sur la route de l’inattendu, de la curiosité, de la découverte. Cette route, elle est parfois chaotique, mais elle mène toujours à la maturité.

Tu as cru ceux qui t’ont expliqué que ton choix allait tout changer. Ils t’ont menti.

Tu le constateras bientôt : les choses vont continuer à marcher dans la direction de la mesquinerie, de l’égoïsme, du refus de reconnaître ta souffrance.

Ces gens ne sont pas tes amis. Tu t’en rendras compte rapidement.

Sous couvert de mots rassurants – « libérer », « assouplir », « moderniser »… – ils s’empresseront de retirer le peu de protection qui préservait encore ta dignité face aux appétits jamais repus des puissants. Et bientôt tu te retrouveras à nouveau dans le camp de la contestation, en te demandant quel charme a bien pu te pousser à choisir ce beau visage mensonger.

Mon beau pays, je t’aime. Pas d’un amour de patriote, aveugle et sans discernement. Ni d’un amour possessif, qui exclurait tout ceux qui ne ressentiraient pas la même chose envers toi.

Je t’aime comme on aimerait une mère un peu trop présente, parfois envahissante.

Tu sais, mon tout beau, je n’ai jamais autant apprécié mes parents que lorsque j’ai eu l’occasion de m’éloigner d’eux. Il m’a fallu cette distance pour enfin les apprécier en tant que personnes.
Il en va de même avec toi.

Je t’ai quitté il y a déjà plus d’un an, et enfin je commence à comprendre le lien spécial que nous avions tous les deux.

Tu me fais parfois l’effet d’un boulet un peu encombrant, et j’ai parfois honte de te traîner derrière moi, avec tout ce que tu charries de secrets honteux, de mauvaises manies.

 

 

Mais je sais que je peux aussi me reposer sur toi pour me ressourcer quand le moral fait défaut. Je repense à tes vieilles pierres, aux trésors de sagesse et de bienveillance que tu as laissé au monde à travers les époques, je pense à tes océans et tes falaises, tes montagnes et tes chênes. Je pense à ta langue, monstrueux et grandiose échafaudage de complexité, nuancier protéiforme d’une précision inouïe, contre laquelle tes propres habitants mènent une guerre toujours à refaire.

Et je pense à eux, tes habitants. Ceux dont les ancêtres mêlés sont venus des steppes paléolithiques, des plaines ouraliennes, des déserts sahariens, des chaînes himalayennes, des villages de brousse, des empires cachés de l’Orient et du Nouveau Monde, et qui se sont rassemblés pour peupler ce bout de continent comme un radeau toujours en mouvement.

 

 

Ils me manquent un peu, tous ces gens. Ils me manquent, les Julie, Joseph, Cathy, Karl, Alessandra, Sabine, Olivier, Véronique, Simon, Clémence, Sébastien, Anne-Lise, Philippe, Annielle, Gilles, Yael…
Ma famille.
Ma très grande famille, celle qui parcourt le monde depuis qu’on marche debout.
Mes amis.
Mes amis d’hier, d’aujourd’hui, et ceux que je ne connais pas encore.

Tu me manques, mon beau pays. Mais je dois te le dire : je ne vais pas revenir.
Pas tout de suite. Pas encore.
Pas tant que tu n’auras pas décidé de laisser derrière toi ces rancœurs, ces mesquineries, ces angoisses qui te font tant de mal, et t’amènent à prendre tant de mauvaises décisions.

Mon beau pays, je suis tombé amoureux d’un autre.
Un autre pays, plus jeune et plus grand que toi.

 

 

Un pays vers qui je me suis tourné, fatigué que j’étais d’attendre tes faveurs. D’espérer que tu me reconnaisses enfin comme l’un des tiens. Que tu te décides à me laisser une place.

J’y ai été accueilli comme on accueille un frère. J’avais oublié ce que cela faisait d’être traité avec bienveillance, confiance. Curiosité.

Mon beau pays, je ne te dis pas cela pour te faire de la peine. Tout n’est pas rose non plus dans ma nouvelle maison. Là aussi, les rancœurs sont parfois vives, les mots blessants peuvent fuser. Mais, mon beau pays, les gens d’ici aiment encore l’avenir.

Tu dois apprendre, mon tout beau. Tu dois encore grandir, et s’il faut que tu fasses des mauvais choix pour ça, eh bien fais-les. Je t’attendrai.

Je te regarderai de loin, je prendrai soin de toi à ma façon : en entretenant ton précieux langage, tes meilleures coutumes, en les enrichissant même au contact de mes nouveaux compatriotes.

Tu grandiras de tes erreurs. Comme tu l’as toujours fait. Et puis, quand tu auras tout essayé des solutions factices de ces maîtres à penser, tu te rendras tout seul à l’évidence : c’est toi le seul maître de ton destin. Et enfin viendra pour toi l’âge adulte, et nous pourrons à nouveau nous regarder dans les yeux tous les deux.

J’espère ne plus avoir à attendre trop longtemps pour te voir un jour renaître au monde.

Alors, seulement, je te reviendrai.

J’ai confiance en toi.

A très bientôt.

 

Pour conclure :

C’est étrange d’avoir vécu cette élection depuis un autre pays.
Avant le premier tour, les canadiens me parlaient du « Bernie Sanders français », de leur consternation face aux frasques financières d’un autre candidat. Je n’imaginais pas à quel point la politique française pouvait être suivie à travers l’Atlantique.
Puis, entre les deux tours, ils ont changé de discours. Quand ils entendaient mon accent, ils me parlaient spontanément de leur inquiétude face à Marine Le Pen. J’avais beau les rassurer, leur démontrer qu’elle ne serait jamais élue, ils me considéraient avec gravité, comme si je ne saisissais pas bien l’ampleur du danger.
Je souhaite bien entendu le meilleur à notre nouveau président, mais sans me faire de grande illusion quant à ses chances de réussite. Beaucoup de canadiens voient en lui une version française de leur propre chef d’état, Justin Trudeau. Beau, jeune, dynamique, centriste. Pour ma part, ne nourrissant guère d’espoirs, je ne prends pas le risque d’être déçu.
En prenant l’avion vers la France au lendemain du second tour, j’étais assis à côté d’un jeune français qui se retenait de pleurer à l’idée de quitter le Canada, qu’il habitait depuis deux ans. Il s’en allait pourtant retrouver tous les gens qu’il aimait : sa famille, ses amis, sa petite copine. Et pourtant, il avait le cœur déchiré entre deux pays.
Il m’est apparu clairement que je ne partageais pas sa déchirure. Bien sûr, j’aurai toujours ce lien avec mon pays d’origine. Mais j’ai senti, face à la détresse de ce jeune homme, que j’avais quant à moi déjà tourné la page.

Auteur : Albedo Rubicante

 

 

Facebook Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *