Le lapin et le maillet

L’élève qui court-circuite une classe

Celui qui…

Dans ta classe, forcément, tu en as un comme ça – tu sais, celui qui prend tout mal ou qu’on pourrait croire écorché vif et relié à des câbles électriques – et t’as parfois l’impression que le câble en question… c’est toi.

Sans être forcément tenté de lui coller dessus l’adjectif un peu rude et définitif de « caractériel », ou de « parano », comme pour un adulte, on sent bien être face à un problème.

On a beau en sourire, c’est usant.

Et ça continue, encore et encore…

Usant de marcher sur des œufs.

De voir la même scène, situation, tourner en boucle, trois, dix fois.

De ne rien dire ni faire de travers et de voir le gosse réagir quand même, comme assis sur une chaise électrique – ses réactions allant du « mais euh » à « laissez-moi, merde ! » en passant par le mutisme, la table qui vole, la violence à fleur de peau, la bouderie, l’opposition passive, la rébellion, etc.

Oui, c’est usant de parler au gosse, de croire qu’on a désamorcé le truc, de penser que la discussion a été fructueuse – qu’on « s’est compris »… et de voir que dès le lendemain, paf, ça recommence.

Pourquoi ? Quelle est donc la cause ? Quel est le remède miracle ?

Parlons d’abord du gosse… tu veux bien ?

Pourquoi ?

Albert…

Quand il était petit, disons que ton élève s’appelait Albert.

Le petit Albert est assis, tranquille. Des adultes autour de lui l’exposent tour à tour à un rat blanc, un lapin, un masque de Père Noël.

Et… ça va. Tranquille, dirait ton perturbateur, au fond de la classe. Pas oufissime, mais disons OKLM (version jeune 2015 du « au calme »). Tkt, quoi. Pour tout te dire, le petit Albert kifferait même bien le rat, qui est tout doux et rigolo, genre petit jouet électrique.

Oui, tout va bien jusqu’au moment où un crétin caché derrière frappe un maillet sur une barre de métal.

Booooinnng !!!

John B. Watson

Le crétin en question, vois-tu, c’était John B. , un fondu des conclusions de Pavlov. Pavlov… tu sais, les fameuses expériences sur le conditionnement d’un chien à la nourriture précédée du son d’une clochette… Au bout d’un temps, le chien salive avant même la présentation de la nourriture, simplement au son de la clochette… tu t’en souviens, de ce « chien de Pavlov » ? Bon.

John B. était psychologue « behavioriste » (donc se réclamant d’un courant plutôt scientifique, rationnel, par opposition à Sigmund et ses supputations œdipiennes). Et son dada, c’était de voir si le processus stimulus / réponse (clochette, salive – ou rat, tkt, OKLM) pouvait être modifié d’une façon construite, intentionnelle.

Le conditionnement

Réponse : c’était le cas. A force de coups de maillets frappés à point dans la barre de métal à chaque approche du rat blanc, du lapin ou du masque de Père Noël, le petit Albert a développé, en l’espace de quelques dizaines de minutes seulement, une peur panique de ces stimuli a priori inoffensifs.

L’approche du lapin ou du rat blanc comme celle de la tronche du Père Noël le faisaient maintenant hurler, associés qu’ils étaient au booooinnnng !!!

Même en ôtant par la suite le son effrayant que ce crétin de John, en arrière-plan, y avait intentionnellement associé, ces éléments inoffensifs étaient devenus effrayants.

L’expérience qui a forgé la peur

Résumons-la ainsi :

Stimulus : lapin (ou rat, ou Père Noël)

Réponse : intérêt et amusement.

Stimulus : coup de maillet retentissant – seul.

Réponse : sursaut et peur intense.

  • Stimuli associés « lapin + maillet » (ou + Père Noël, ou + rat)

Réponse : sursaut et peur intense.

(plusieurs fois)

  • A force de répéter l’association des stimuli :

Stimulus : lapin (seul, sans coup retentissant)

Réponse : sursaut et peur intense.

Résultat :

Maintenant tout stimulus évoquant de près ou de loin le Père Noël (aussi bien une barbe seule ou un bonnet rouge) ou le rat blanc (image, peluche, nez de souris, qu’importe) ou le lapin provoque chez le « petit Albert » le même sursaut de peur intense.

L’élève que sa vie a programmé

Mais, me diras-tu, quel est le rapport avec ton Lucas, ta Marie écorchée-vive, ton Mehdi et ses sursauts de raton-laveur qu’on ébouillante ?

Leur fais-tu l’effet d’un coup de maillet ? Tu ressembles pas à un maillet, merde !

Mais non (enfin je n’espère pas).

Cherche le maillet !

Ne te demande pas forcément ce que tu as pu dire, ce que tu as pu faire, ni pourquoi Frankie est parano, caractériel, insupportablement réactif et arrête de lui dire « arrête » (au passage, jamais ce crétin de John n’a pu « renverser » son expérience, déconditionner « le petit Albert »… alors ne perds pas ton temps, c’est peine perdue).

Mais alors ?

Il n’y a donc rien à faire ? Si !

Cherche le lapin

Cesse de chercher le gong dans l’évidence de ce qu’il vient de se passer : dans tes mots, dans le cours, dans le cadre.

Il n’y a pas forcément d’évidence. Est-ce une évidence de voir la réaction du petit Albert, après conditionnement, à des barbes blanches ?

Albert a peur des lapins et des Père Noël… bien. Est-ce utile de se demander d’où vient cette phobie des grandes oreilles ou des barbes blanches ? Freud dirait que oui. Mais Freud n’a pas imaginé qu’un type vicieux dénommé John s’amuserait à conditionner un bébé à avoir les chocottes devant un masque, un lapin ou un rat blanc.

Or la vie a parfois ce type de vices. D’associer des choses qui ne vont pas – ou ne devraient pas aller ensemble. Comme le plaisir d’un apprentissage et la dévalorisation constante.

Est-ce la peine, maintenant, de soulever le rideau et d’aller déterrer l’image de ce sadique de John avec son gros marteau et sa barre ? Non. C’est en coulisses. Beaucoup de choses se font en coulisses de notre conscient. Inutile de chercher les John derrière le rideau de notre conscient (ça peut se faire, mais c’est un autre travail… toi, ce que tu veux, c’est que Frankie apprenne, et soit le plus possible heureux – du moins le moins possible malheureux – en classe. Et toi en mesure de faire cours. Alors ?)

Alors cherche… le lapin.

Oui. Le lapin. Pas les maillets où ils ne sont plus.

Le lapin. C’est aussi simple que ça. Mais où est le lapin de ton élève ?

Allez, faisons comme en classe, des exemples :

  • Situation 1 : Frankie apprend, grandit, progresse. Il peut lire un livre, faire un devoir, tenter de taper dans un ballon, de réparer une mob avec son père ou mettre les couverts sur la table, qu’importe. Il fait ce qu’il ne sait pas encore faire, pas parfaitement, qu’il apprend à faire. Voilà le lapin.

Réponse : en soi ça va. Plaisir ou pas vraiment de plaisir, mais ça va. C’est bien ou c’est neutre voire pas spécialement plaisant – mais faisable. Parfois c’est cool, même, Frankie aime bien.

Élément surprise 1 : des claques, moqueries ou reproches de son père (ou de son frère aîné ou sa mère, qu’importe). Tu n’es bon à rien, mais regarde ce que tu fais, c’est pas comme ça, mais ça pas possible ce qu’il est gourd, mais quel imbécile, mais on n’en fera jamais rien, putain mais regarde où tu mets le…, attention tu vas l’abîmer, mais concentre-toi un peu, etc. Voilà le coup de maillet sur la barre.

Réponse : peur, stress, humiliation, dégoût de l’activité, du fait d’apprendre au-delà même du fait de se tromper ou ne pas réussir, méfiance, état d’alerte face à l’environnement et aux regards.

Conditionnement : ce genre de réactions de l’entourage, sans forcément être violentes, sont répétitives. Systématiques, même. Toute situation d’apprentissage, d’essai, de regard même, d’observation de ce que fait Frankie y est associée. Les deux stimuli sont indissociables, maintenant.

  • Situation 2 : Frankie est à l’école. En situation de mise à l’épreuve, d’apprentissage, de test, d’évaluation, de jugement même indirect par le biais de ton regard ou de celui de ses camarades. Le lapin trotte, là.

Quand tu lui feras une remarque, lui demanderas d’aller au tableau, de lire un passage, de se redresser sur sa chaise, Frankie, pile électrique, sursautera, d’un sursaut physique, émotionnel, verbal, exprimera sa tension et de l’agressivité peut-être, même…

Y a-t-il eu un maillet brandi au-dessus d’une barre métallique, là ?

Frankie « prend mal chaque remarque », Frankie « ne supporte pas d’aller au tableau », Frankie « se croit visé dès qu’on lui demande de lire », Frankie « n’accepte pas la moindre autorité, il suffit qu’on lui demande de se redresser juste et… » Etc.

Oui. Peut-être.

Et peut-être as-tu raté quelque chose.

Peut-être que, alors que tu te focalises sur le gong, un lapin t’a échappé, là.

Peut-être que Frankie était déjà en situation de réponse à un stimulus avant même que tu ne l’interroges, ne le fasses lire, corriges sa position ou quoi que ce soit. Peut-être que le cerveau de Frankie était déjà la caisse de résonance d’une vibration métallique forte qu’aucun coup de maillet n’avait fait naître… pour une raison simple. Frankie n’en est plus aux coups de maillets. Au conditionnement.

Frankie est déjà conditionné.

Frankie a peur des lapins, maintenant.

La simple situation d’être en classe est comme le rire d’un masque de Père Noël ou le passage, en silence, d’un rat blanc.

  • Et la réponse possible ?

Ce crétin de John te l’a donnée : il n’y a pas de déconditionnement possible. Pas actif du moins. Pas de fil qu’on puisse couper quelque part.

Mais il y a une autre réponse, étonnante, fournie par une psychologie plus moderne, biologique, neurologique : c’est la neuroplasticité.

Tu ne peux effacer un circuit, peut-être. Mais tu peux le rendre caduque en en traçant de nouveaux, plus stimulants, plus intéressants, etc. et en faisant que celui-ci se trouve, petit à petit, délaissé.

Le lapin de Frankie, comprends-le, tu vois, a sa route. Son petit chemin pépère, bien tracé. Les synapses de Frankie allument le même circuit, toujours. Une moustache de rat, une barbe de Père Noël, une salle de classe, un froncement de sourcil (que ce soit du père, du frère ou non), le regard des autres, et le lapin court. Aveugle. Mécanique. Décérébré. Programmé, quoi. Conditionné par ce crétin de John (ou des moqueries familiales ou d’une classe antérieure ou qu’importe). Il est rapide comme la lumière. A peine la porte de la salle s’ouvre que le sursaut de Frankie est déjà là, n’attendant qu’une occasion de s’exprimer.

Que faire ? Programme une autre route. Trace un chemin nouveau. Sers-toi de carottes. D’effets de surprises. Illumine tellement une nouvelle route que le lapin ne pourra pas ne pas la voir. Rends-la attrayante. Surprenante. Gaie. Laisse Frankie, avec le lapin, découvrir ce chemin insoupçonné.

Emmène-le, autrement, vers ta salle de classe (et au cas où tu me lis mal, nous sommes bien d’accord qu’il ne s’agit pas d’accrocher les carottes de ton vrai jardin le long du couloir, ni d’entourer la table de Frankie avec des guirlandes de Noël, ok ?). Vers ton cours. Vers les autres. Leur présence. Vers l’apprentissage.

Comment ? Je n’ai pas de réponse toutes faites. Peut-être en suggéreras-tu ici…

Sache juste que répéter à Frankie – au petit Albert – d’arrêter de hurler devant des lapins ou des maillets, visibles ou invisibles, audibles ou non, ne changera pas le cours des choses. Et ne fera qu’ouvrir plus grand les 24h du Mans de ses synapses et de son lapin mécanique, dedans.

Surprendre. Étonner. Ouvrir d’autres voies. Construire d’autres chemins neuronaux. Rendre la nouvelle route plus attrayante. Détacher le lapin des coups de marteaux.

La solution – la seule – est peut-être là.

Vaut-elle la peine d’être tentée et peut-elle être efficace ?

Comment, concrètement, la mettre en place ?

Je vais, d’ores et déjà, te donner deux pistes de réflexion, et te laisser en faire ce que tu voudras :

  1. La première clé est l’effet de surprise.
  2. La seconde, la répétition (au gré d’un renforcement positif).

Surprise, pourquoi ?

Imagine qu’un lapin ne cesse de prendre et reprendre la même route. Elle en est creusée dans la terre, tellement le lapin ne cesse de l’emprunter. Il la connaît par cœur, le lapin. Au point qu’il ne regarde même plus autour. Il y va, comme on dit, « les yeux fermés ».

Comment emmènes-tu ce lapin vers un autre chemin que celui-là ? En mettant juste un petit panneau : « il y a une autre route par ici ». En lui hurlant dessus « ne va pas là ! » ? Certainement non. Il courrait de plus belle. Et le panneau, il ne le verrait même pas (tu liras l’article à venir sur la vision dite « en tunnel » – l’attention, en réalité).

La solution, c’est l’effet de surprise. Surprends le lapin. Déroute « Albert ». Capte, par l’effet de surprise, son attention. Montre-lui que la classe peut être ce qu’il n’a jamais imaginé. Qu’un prof peut être ce qu’il n’imagine pas. Que l’apprentissage peut ne pas ressembler à de l’apprentissage. Qu’un cours de maths peut se prendre lors d’une danse. Que sa présence aujourd’hui te fait plaisir. Donne à ton Frankie, cette fois, l’occasion de décrocher une première place. Pas en trichant, mais juste en offrant une activité à sa mesure, et en le félicitant pour cette performance. Épate-le, laisse-le s’épater.

Et la répétition, pourquoi ?

Parce qu’il ne s’agit pas de surprendre le lapin – ni Frankie – une fois. Il ne s’agit pas d’un moment unique. Le lapin a perçu la route. Le chemin nouveau. Il faut maintenant qu’il l’emprunte – et le creuse plus que l’autre. Et ce ne sera pas facile… je ne te le cacherai pas. Ce sera de longue haleine. Et sache qu’au moindre sursaut, le lapin rejoindra son autre route, connue, balisée, ses réflexes d’avant… mais ça vaut la peine.

Tu veux témoigner de tes initiatives ? Des lapins croisés sur ta route ? De tes Frankie à toi ? Partager astuces et idées ? N’hésite pas. Cet article n’est pas une réponse. Pas une liste de solutions possibles. Il ne veut que stimuler la réflexion. Poser des questions. Les réponses… c’est toi. Ce sont tes intuitions. C’est ton expérience. C’est ton savoir de prof. C’est ton travail.

Et peut-être ton envie d’innover.

De penser autrement. Tenter autre chose. D’autres modes d’approche. Sortir, toi aussi, de tes vieux sentiers. Et t’amuser, peut-être, au passage ! N’est-ce pas autrement plus motivant d’imaginer comment associer de vieux lapins à de nouvelles carottes, plutôt que recoller des pots cassés, par l’attitude répétitive d’un Frankie conditionné dans une classe ?

En conclusion :

Beaucoup de « petits Albert », dans notre monde, ont peur de maillets invisibles. Leur dire qu’un lapin est gentil ou un masque de Père Noël drôle ne les aide pas. Emmener leurs lapins vers des routes nouvelles, tracer des routes inattendues, créer de nouvelles associations, avec constance, avec patience, les consolider, les répéter, encore, encore… jusqu’à ce que la nouvelle association créée prédomine, et efface l’ancienne… la réponse, la seule, est peut-être là.

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