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La maladie asiatique, ou sommes-nous rationnels dans nos choix ?

On croit faire des choix « rationnels »…

Sauf que « rationnels », nous ne le sommes pas !

Et nos choix le sont moins encore…

Connaissez-vous le fameux “problème” de la “maladie asiatique” ?

Commençons par une petite histoire – car tout commence par une histoire, même la rationalité et les choix.

L’enfant qui devint économiste

Il était une fois un petit garçon. En 1940. Dans la France occupée. Ce petit garçon s’appelle Daniel Kahneman.

« En 1941 ou 1942, alors que les Juifs devaient porter l’étoile jaune et respecter un couvre-feu à six heures, je rentrais tard après avoir été jouer avec des camarades chrétiens. Alors que je marchais dans la rue, un soldat allemand s’approche. Il portait l’uniforme noir des SS que l’on m’avait appris à craindre plus que tout. Alors que j’accélérais le pas, arrivant à son niveau, je notais qu’il me regardait intensément. Il s’est penché vers moi, m’a pris puis serré dans ses bras. J’étais terrifié qu’il ne remarque mon étoile sous mon chandail. Il me parlait avec émotion, en allemand. Il a desserré son étreinte, ouvert son porte-monnaie, montré la photographie d’un petit garçon et donné de l’argent. Je suis rentré à la maison, plus convaincu que jamais que ma mère avait raison : les gens sont infiniment compliqués et intéressants. » (Kahneman, 2003, p. 417 / Wikipédia)

Plus tard, ce petit garçon sera psychologue et économiste, et étudiera à quel point les gens peuvent être compliqués. Et l’écrira aussi dans des livres.

Daniel Kahneman, professeur en économie comportementale

La maladie asiatique : 2 choix

Et c’est ce petit garçon qui, bien plus tard, questionnera avec son collègue, Amos Tversky, la rationalité des décisions des hommes et leur aversion (ou leur attirance) pour le risque face au gain, certain ou non, et à la perte, à travers des problèmes soumis à grande échelle, comme celui-ci, connu sous l’appellation de l’ “asian disease” :

Imaginons qu’une nouvelle sorte de maladie, venue d’Asie, gagne la France. 600 personnes sont infectées.

Si vous faites le choix A, 200 personnes seront sauvées de façon certaine.

Si vous faites le choix B, 400 personnes seront peut-être sauvées, rien n’est certain, et 200 ne le seront peut-être pas.

Que choisissez-vous ?

Résultat : la grande majorité des personnes interrogées optent pour le choix A.

Maintenant, laissez-moi vous présenter le problème un peu autrement :

Si vous faites le choix A, 400 personnes mourront.

Si vous faites le choix B, 200 personnes mourront peut-être, rien n’est certain, et 400 ne mourraient peut-être pas.

Résultat : la grande majorité des personnes interrogées ont alors opté pour le choix B.

Et alors ?

Relisez bien… c’est exactement la même chose !

Problème dit “de la maladie asiatique” – qui montre à quel point la formulation d’un problème influe sur notre perception de celui-ci…

Le choix et la formulation

Car oui, la formulation seule a changé. L’un des cadrages est positif (on aborde le problème sous l’angle des vies sauves), l’autre négatif (on l’aborde sous l’angle des pertes). C’est ce qu’on appelle “l’effet de cadre“.

Nous y reviendrons. Nous développerons. Nous irons plus loin.

Et nous irons voir du côté d’études plus récentes, des livres de Daniel Pink et Dan Ariely, de la neuroéconomie, cette science tout nouvelle, qui interroge la prise de décision par les biais combinés de l’économie, de la psychologie, notamment cognitive et sociale, et des neurosciences. Ce sera passionnant. On vous étonnera.

Notre décision n’est pas nôtre

En attendant, lors d’un choix, souvenez-vous toujours d’une chose : votre décision n’est pas objective.

Et ne vous appartient pas toujours. Pourquoi ?

Parce que tout dépend de la façon dont autrui, la société, le monde, les journaux, médias, statistiques, un politique dans son discours (diverses formes de manipulation dérivant de cet “effet de cadre”) ou les autoroutes de votre cerveau et ses “biais” (cf le “biais négatif”, très ancré en nous) vous l’a ou vous l’ont présenté…

On croit réfléchir posément, être logiques…

La preuve : la plupart de ceux que l’on interroge sur le “problème (ou dilemme) de la maladie asiatique” ne disent pas n’importe comment n’importe quoi... ce serait presque plus rassurant.

Mais non. Pas du tout ! Ils pèsent le pour et le contre, sollicitent consciencieusement leurs méninges, neurones et synapses, tentent des équations mentales, réfléchissent…

Et lorsqu’enfin ils se décident, ils pensent avoir fait le bon choix.

Enfin, le bon, pas sûr, mais du moins le moins pire, et le plus “logique”… Oui, “le plus logique”… et c’est là que la rationalité ne fonctionne pas.

Car la logique est impartiale, non ? Objective, n’est-ce pas ? Théoriquement “raisonnable” ?

Oui.

Mais logiques, nous ne le sommes pas

Sauf que là, en “toute logique”, ils choisissent deux options différentes (à une majorité écrasante) dans les deux cas, à chaque question sur le problème soumis.

Alors que le problème soumis est absolument, totalement le même, la réalité proposée aussi : les gens sont les mêmes, le pays est le même (le vôtre, qu’importe lequel, pour vous ce sera le même), les mêmes proportions, les mêmes chiffres, la même maladie, etc.

Choix – Photo d’Iván Melenchón Serrano

Notre perception nous trompe dans nos choix

Mais selon qu’on change sa perception par de simples mots (qui n’ont aucun impact sur la réalité des choses, nous sommes bien d’accord, relisez attentivement les deux options) sur la façon d’aborder les choses, de les présenter, de les questionner…alors on ne fait pas le même choix.

… Frappant, non ?

Où est la “logique”, dans cela ?

La sacro-sainte rationalité ?

La justice ou justesse ?

La raison ?

Choix – Photo d’Iván Melenchón Serrano

Alors que faire ?

D’abord, juste l’admettre : nous ne sommes jamais justes, ni rationnels, ni objectifs… et pas même “logiques”… même si nous le croyons, dans nos choix.

Ensuite, de façon concrète, on peut se demander, devant un problème plus ou moins complexe, plus ou moins grave que la vie nous pose et qui “mérite réflexion” :

quel est l’angle de vue que j’adopte pour me poser cette question ?

Avant même de tenter d’y répondre

Et :

Puis-je formuler ce problème autrement ?

Le regarder sous d’autres perspectives ?

Inviter un autre point de vue sur les choses, les évènements, les “données brutes” (*) ?

( * qui ne le sont jamais tant, puisqu’on les aborde toujours sous un angle, une approche particulière, un but sous-jacent voir l’article à venir sur la “vision en tunnel”, et celui sur le “biais négatif” – , une sélectivité toujours subjective – voire influencée) ?

Le « bon » choix est une question de cadrage…

De cadrage ? Oui !

Car il ne s’agit pas forcément de solliciter quarante points de vue ou de se torturer les neurones, mais juste d’être bien conscient que chaque choix est aussi un choix de point de vue (comme pour une photo), de s’ouvrir, d’écouter, de méditer peut-être (la méditation aide beaucoup, et les neurosciences vous le confirmeront), et se demander :

Quel est le “cadre” ?

Sommes-nous rationnels dans nos choix ? Et si tout se jouait… dans le cadrage !

Et pour bien « cadrer », que faisons-nous ?

Ou de regarder de jolies choses avant n’importe quelle grave décision, selon la théorie du “broaden and build” (élargir et construire) de Barbara L. Fredrickson.

En effet, cette théorie suggére (études à l’appui dans le champ de la Psychologie Sociale, et plus particulièrement, de la Psychologie positive), que l’esprit s’ouvre à des perspectives plus larges (et à plus de points de vue différents) si l’on est dans un état d’esprit positif.

Prendre un break, regarder de jolies choses…

Pour cela, il suffit de petites choses, toutes simples : perdre son regard dans un ciel serein, tenir dans ses mains une tasse de bon café, en humer le parfum, en savourer le goût, ou entendre dans le jardin ses enfants s’amuser et rire. C’est peu de chose, pensez-vous ?

Pourtant, avec ce « peu », on gèrerait mieux bien des problèmes de “maladies asiatiques”, probablement…

Alors, pour celles et ceux qui culpabilisent d’un temps de “break”, ces temps-là sont-ils inutiles ? Y compris dans un cadre professionnel ou au milieu de responsabilités lourdes ? Et parfois urgentes, de sollicitations, demandes, commandes, qui nous pressent ?

Oh que non. Au contraire. Nous reparlerons de cela aussi…

Break Café – photo de Wenx

 

Auteure de l’article : Yael

 

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