Jean-Yves Boitard

Crédit photo : Viviane De SSP

 

Jean-Yves Boitard vit à Paris.
Adhérant à Vegan Impact, à L214 Ethique et Animaux et à 269 Life France, il se définit comme « animaliste, défenseur du vivant, de l’éthique, de la protection animale, végétalien, végan et pro-féministe« .
Ses posts Facebook, engagés, poétiques, brûlants, forts, sont suivis par plus de 730 lecteurs et amis.
A travers ses textes et articles, Jean-Yves interroge la place de l’humain dans les maillages sombres qu’il a créés.
On y perçoit l’ombre, la noirceur, mais aussi des éclats de lumière, de douceur, de tendresse, de compassion et de beauté.
Il aime Julien Doré et Barbara, les âmes courageuses, les beaux textes, les élans de solidarité.
Lisez sa Tribune  sur « l’affaire Polanski »  ici.

Notre interview de Jean-Yves… ponctuée par les beaux portraits de Viviane.

Jean-Yves, sur ton profil Facebook, suivi par plusieurs centaines d’amis, connaissances et followers, tu te définis comme « Animaliste, antispéciste, végan, anti-sexiste, « Julien Doré-phile » & blogueur ». Peux-tu développer ce portrait pour nous, et nous dire s’il y a des points importants pour toi à ajouter ?

C’est exact que cet assemblage pêle-mêle de mots est  réducteur et peut sembler un peu bizarre. Mais je n’ai rien trouvé de plus simple pour me définir avec un si petit nombre de caractères autorisés.

Alors, pour développer, je dirais que je suis avant tout antispéciste.

 

 

C’est de mon point de vue ce qui me caractérise de manière fondamentale.

Et au delà de ma personne, je dirai que l’antispécisme est  la position philosophique et le combat de civilisation du siècle qui consiste  à étendre son cercle de compassion et d’empathie aux autres espèces que l’espèce humaine. Et de militer pour une reconnaissance dans les actes et dans les faits pour l’égalité entre les animaux humains et les animaux non humains.

L’animalisme et le véganisme découlent de l’antispécisme.

Ensuite, l’anti sexisme. Pourquoi ? Parce que aujourd’hui, autant il m’apparaît désastreux pour des hommes alliés de voler aux femmes féministes leurs propos et leur combat, autant ces hommes-là peuvent le soutenir et surtout agir en parallèle, notamment en contrant le discours sexiste ambiant lors des situations où des machistes le font vivre.

Il s’agit pour nous, hommes alliés à la cause féministe, de soutenir, mais sans jamais  dérober, ce qui consisterait à de nouveau mettre un couvercle sur la parole des femmes, qui n’ont pas besoin des hommes pour véhiculer leur pensée. Peut-être ont-elles en revanche besoin d’hommes alliés pour qu’ils allient au charbon, remettent les machistes à leur place et conscientisent les bonnes volontés.

Quant à Julien Doré, il est pour moi l’être unique. En toute simplicité ! Soyons clairs ! Il m’aide à vivre, il me fait penser qu’un joli monde serait peut-être possible.

Je suis un fan respectueux. Car ce garçon-là donne tant qu’il est hors de question d’aller lui voler plus, d’aller le solliciter davantage.

Mais je le remercie d’exister.

 

Les mots que tu mets en avant se traduisent, dans ta vie, en actes. On te voit sur plusieurs fronts : manifs antispécistes, féministes, happenings de sensibilisation, etc. Le mot « militant » te définit-il ?

 

Oui.

Militer, c’est tenter de mettre en actes sa pensée.

C’est faire sens.

Égoïstement, si je ne milite pas, je meurs, puisque le monde m’est insupportable. Militer me permet d’espérer le rendre moins laid et moins brutal.

Le militantisme animaliste est le plus prégnant car vous ne militez pas pour vous. La plupart des gens militent pour eux. Pour leurs droits, leurs avantages, leur retraite, leur salaire….

Militer pour les animaux, c’est militer pour une espèce autre que celle à laquelle vous appartenez. Donc cela vous relie au monde, à la terre, à quelque chose de très viscéral. Et en même temps, si vous faîtes cela bien, vous vous oubliez.

Pour moi, c’est militer ou capituler et rendre les armes. C’est mourir.

 

Comment t’est venu l’esprit de refus face aux injustices de la norme ? Y a-t-il eu un déclic, un évènement choc, un moment clé, ou une réflexion ponctuée de choix ?

Sans doute car je n’ai jamais été dans la norme justement.

J’étais un enfant à part, dans son coin, flanqué d’autres enfants à part. Nous nous étions reconnus, nous étions les rejetés.

 

 

Ensuite, il y a eu les traumas, nous en avons toutes et tous, et il n’est pas question de faire la compétition.

Disons qu’il y a eu des morts. Des morts brutales, des morts alors que j’étais encore trop jeune. Il y a eu la mort des autres. La perte et la béance qui s’est installée et ne m’a jamais quitté tout à fait même si le travail analytique que j’ai réalisé m’a permis de comprendre mon parcours et qui je suis.

Après, on étend son cercle d’empathie, comme je le disais tout à l’heure. On sort de son cadre traumatique personnel pour aller vers celui de l’autre. Et on y découvre des parallèles et des processus communs.

Et puis, j’ai besoin d’apprendre. Tout le temps. De me confronter à ce que je ne connais pas. A rencontrer l’intelligence de l’autre qui va faire que je vais peut-être penser autrement.

 

Tout au long de ton journal public Facebook (dont une part est accessible en ligne à tous), tu parles sans fard aussi bien de tes indignations et convictions profondes que de tes moments de vulnérabilité, d’écœurement et de doutes.  Est-ce difficile à la fois de lutter sans cesse et de croire ?

Et bien comme je le disais à l’instant, si je ne lutte pas, je meurs.

Et parfois je m’écroule et suis envahi d’une mélancolie équivalente à un puits sans fond.

C’est alors que je publie des textes très sombres que je ne partage qu’avec mes contacts et amis.

Sur mon compte Facebook, j’ai à peu près 800 amis et contacts et à peu près le même nombre d’abonnés.

J’écris ces textes car j’ai reçu plusieurs témoignages, certains très touchants, de personnes qui m’ont dit que mettre ces mots les aidaient à se percevoir moins isolées dans leur propre souffrance. Comme une connexion émotionnelle.

Cela me rend à chaque fois perplexe et presque interdit, mais j’ai fini par l’accepter.

 

 

Quand j’écris ces mots-là et que je décide de les publier, j’écris pour moi, bien sûr, mais surtout pour les autres.

La frontière entre l’authenticité et l’impudeur est ce qui me préoccupe le plus. Est-ce que je vais trop loin ? Est-ce suffisamment distancié ? Est-ce un épouvantable et pathétique étalage de mes névroses ?

Quand je publie en public, alors là, je diffuse, c’est une forme de militantisme, il faut se servir des réseaux sociaux pour cela quand on est militant.

 

Il y a quelque chose de profondément artistique dans ta démarche de partager tes pensées, actions, lectures, enthousiasmes, tristesses, au jour le jour. Tu tisses un portrait attachant d’un homme offert aux causes qu’il défend et pourtant profondément en retrait – un peu comme un chat, insaisissable. Et tu le fais avec une dimension esthétique : photos choisies (on va y revenir), textes, extraits… Es-tu particulièrement sensible à la beauté, et, en particulier, aux arts ?

La distanciation est fondamentale pour moi. Elle me protège et elle protège les autres aussi.

Le parallèle que tu fais avec le chat me va bien.

 

Chat, Théophile Steinlen

 

Il y a un côté un peu ermite, un peu sauvage en moi.

On ne m’attrape pas.

Je suis en général quelqu’un qui est décrit comme doux, mais quand on m’attaque, je sors les griffes. Fort.

Je ne suis pas le pote avec lequel on se marre toujours bien,  c’est plutôt en cercle très restreint, et il me faut être assuré d’une confiance absolue. Ou alors, je suis ivre, ce qui m’arrive rarement car je fume déjà beaucoup, je ne peux pas me permettre tous les vices de la terre.

Insaisissable, je ne sais pas, sans doute puisque je fuis. Il m’est parfois dit que je suis froid. Je crois que c’est lorsque je suis en saturation sociale, j’étouffe alors je me fige un peu.

La dimension esthétique est fondamentale également. Tant mieux si elle se perçoit.

J’ai besoin du beau. Le monde est si laid. Oui, je suis sensible à tout ce que tu évoques, la beauté et l’art notamment

 

Quels artistes te touchent, et pourquoi ?

Alors là, il y en a tant

Egon Schiele et Lucian Freud me viennent spontanément à l’esprit.

 

Egon Schiele, Le Garçon Incliné

 

Mais il y a les metteurs en scène, les chorégraphes, les cinéastes, les compositeurs.

Comment faire un choix, nommer l’un et pas l’autre…. c’est terrible.

Au cinéma, Isabelle Huppert est sans doute l’actrice française la plus incroyable. Au Théâtre également.

 

Isabelle Huppert, Madame Bovary

 

Dernièrement, j’ai vu le superbe film Barbara de Mathieu Amalric avec Jeanne Balibar, un chef d’œuvre.

 

 

Mais j’aime beaucoup également André Téchiné, Benoit Jacquot, Nicole Garcia, Emmanuelle Bercot.

Impossible de citer tous les artistes que j’aime, vraiment.

 

Nous parlions des photos de ton journal. Beaucoup sont l’œuvre d’une photographe dont on te sent humainement comme artistiquement très proche : Viviane De SSP. Ta photo portrait sur le Mag est d’ailleurs une de ses photos. Parle-nous d’elle. De vos combats communs.

Viviane est unique.

Son pseudo «   De SSP » fait référence à l’organisation de Paul Watson,  Sea Sheperddont elle est la photographe historique. SSP signifie Sea Sheperd.

Elle est de toute façon la photographe historique de la cause animale en France.

Oui, nous sommes proches car nous nous ressemblons beaucoup, notamment notre relation amicale est à la fois distanciée tout en étant très forte. Il y a une tendresse infinie l’un envers l’autre, qui ne nécessite pas obligatoirement d’en passer par les mots.

Elle seule sait me regarder car les portraits qu’elle réalise de moi (au téléobjectif, donc je ne sais pas qu’elle me photographie) sont des portraits de mon âme. J’en suis à chaque fois surpris.

 

 

De toute façon, elle a l’art de magnifier les gens, je suis beaucoup plus moche en vrai.

Je l’aime beaucoup et je dis cela de peu de personnes.

 

On sait la force de l’image. En quoi l’écriture est-elle différente ?

Elles sont complémentaires.

Il arrive d’ailleurs que Viviane me demande d’écrire un texte pour illustrer en mots ses albums.

Je pourrais parler de l’écriture des heures ! L’écriture est un médium.

 

Quels sont tes auteurs préférés ?

Il y en a tellement ! Dans le désordre, et sans réfléchir :

Emil Cioran, Georges Perec, Stefan Zweig, Françoise Sagan, Marguerite Duras, Christine Angot, Philippe Besson, Claudie Gallay, Delphine De Vigan, Douglas Kennedy, Anna Gavalda, Jim Grimsley, Olivier Adam……

 

Marguerite Duras (source : Temps Contraires)

 

Quand tu écris, au fil des articles ou de ton journal, visualises-tu un groupe de personnes ou des personnes particulières ? As-tu l’impression de dire « tu », dans une sorte d’intimité, au lecteur ? Ou écris-tu, juste, pour témoigner ? Ou pour la « beauté du geste », comme Gavroche chantait sur les barricades ?

J’écris pour « l’autre ». Il ou elle n’a pas de visage ni de nom. Mais c’est toujours pour l’autre.

Parfois je dis Toi, parfois Vous.

Je n’écris jamais pour la beauté du geste, je ne sais pas ce que cela signifie, et je n’ai pas assez d’estime pour mon travail pour écrire cela.

J’écris pour témoigner.

Pour parler à l’autre avec distanciation.

Et en même temps, en lui disant l’intime.

Au plus proche de l’autre sans qu’il ne m’approche pour autant.

C’est le paradoxe de l’écriture.Duras et Angot font cela à merveille.

Je ne veux pas faire du sous-Duras ni du sous-Angot, mais si filiation il devait y avoir, elle serait à chercher vers cette écriture-là.

 

Tu as choisi d’offrir un peu de ta plume à Etik Mag. Coloré, animé, fun, punchy, Etik Mag fait partie des OVNIS parmi les supports presse ou blogs axés sur la lutte sociale, le questionnement antispéciste, l’engagement et l’écologie. Te sens-tu bien à bord de cet OVNI ?

Oui, naturellement.

Je me sens plus sombre que cette couleur esthétique mais vos questionnements sont les miens.

Pour la couleur, l’aspect fun et punchy, c’est vous qui avez raison, je suis plus sombre.

Mais le fond est le mien. Donc tout va bien.

 

L’esthétique d’Etik Mag… « Je me sens plus sombre que cette couleur esthétique mais vos questionnements sont les miens. »

 

Tribu Etik ira plus loin avec des happenings, des évènements, la création d’applications mobiles, des ateliers ouverts, etc. L’un des évènements prévus sera la création d’un Happy Prank Day, inspiré par un merveilleux professeur de Bonheur (que nous interviewerons bientôt), le Dr Raj Raghunathan. Le Happy Prank Day (*) va promouvoir un jour (qu’on espère national et même international) de « Surprise de bonheur ». Ce genre d’évènements, de projets, t’inspire-t-il ?

(*) Dans les exercices proposés lors de son « cours de bonheur » à ses élèves, il y avait en effet un « Happy Prank », une « blague de bonheur ». Les règles en étaient simples : faire plaisir à quelqu’un d’une façon non attendue, créer la surprise… et goûter. Par exemple, écrire une lettre d’amour et la remettre à un inconnu, ou offrir un petit cadeau à une caissière, lors de notre passage en caisse, etc.

Pour être honnête, non, mais ce n’est pas du tout un jugement.

Simplement, je suis trop sauvage et solitaire pour ce type d’événement.

En tout cas, à cet instant de mon parcours de vie.

Peut-être un jour je serai plus sociable.

 

 

Jean-Yves, si tu avais un message à faire passer à un jeune lecteur qui veut s’engager pour un monde meilleur mais ne sait par où commencer, que lui dirais-tu ?

Qu’il apprenne à ne pas penser avoir toujours raison,

qu’il se dise que la vie n’a d’intérêt que si on la traverse en apprenant des autres.

Et bien sûr, que dans ce monde meilleur là, il n’oublie pas les autres êtres qui habitent cette planèteet que l’on assassine en masse chaque jour, les animaux.

 

 Merci à toi 🙂


Interview réalisée par Yael

La rédaction remercie Viviane De SSP pour ses magnifiques portraits.

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